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DÉCALEZ-VOUS, LES MEUFS ARRIVENT!

VINZY
il y a 21 heures
11 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 heures

Supremnova: 703.000 auditeurs mensuels. Ruthee: 419.000 auditeurs mensuels. (D)Juno: 245.000 auditeurs mensuels. Darlingchouchou: 83.000 auditeurs mensuels (après avoir passé la barre des 100). Je peux ajouter Teyma (45.000 auditeurs mensuels) ou Maylie (22.000 auditeurs mensuels). Le point commun de ces artistes, au-delà de leur genre, c’est qu’elles étaient quasi inconnues du public en janvier 2026. Et si je remonte un peu: 13Jenaya, Surprise, LinLin, Mandyspie, Juste Shani, Bb Noya, 32 ou Creamy G font des scores sérieux en s’étant fait connaître à peine plus tôt. Ces meufs ne rappent pas toutes. Par contre, elles plaisent à un public qui vient essentiellement du rap, ont des codes profondément rap en elles (je détaille mon propos plus loin). Alors, le public rap parle de plus en plus de meufs. Et c’est un tournant puisque je n’avais vu ça de ma vie en France, pensant franchement le combat perdu du fait d'une mysoginie trop ancrée et de propositions artistiques trop faibles ou mollassonnes. 


BAD BITCH, BAD BUZZ


Le rap et les meufs, ce n’est pas une histoire nouvelle: elles ont toujours été là. Aux États-Unis, elles ont adopté tôt, pour une partie d’entre elles, des codes spécifiques, faisant la part belle à la mise en avant de leur pouvoir, de leurs corps, de leur sexualité assumée. Les codes aujourd'hui les plus visibles chez les rappeuses en vogue. En France, la femme qui a le plus percé dans le mainstream (je parle bien de mainstream donc pas de la grande Casey), c’était Diam's, qui avait le profil petite soeur à l’exception peut-être de titres comme « DJ » et « Jeune demoiselle ». Il y a eu Keny Arkana aussi, dans un registre très politique, qui au 21e siècle constitue un sous-genre du rap (à regret ou pas, c'est un autre débat) qu'on a appelé "rap conscient". Sinon, les femmes que l’on entendait sur un album de rap étaient surtout des chanteuses du registre « coeur brisé »: incarnant des femmes aimantes, déçues ou frustrées, qui se retrouvaient coincés dans une sorte d’obligation de position permanente d’attente d’un homme dans leur musique. Mais pourquoi cette différence avec les US?


À titre personnel, je kiffe Megan Thee Stallion, Flo Milli, les City Girls, Ice Spice ou GloRilla, j’achetais des albums de Nicki, j’ai adoré rattraper Gangsta Boo, Lil Kim ou LaChat. Mais, leurs tentatives d’adaptations françaises durant les années 2010 n’ont jamais trouvé d’écho auprès du public français (et de moi-même dans le lot). D’abord moquées, puis encouragées par quelques pros un peu insistants, celles qui reprenaient le style des strippers ou baddies du Deep South se sont juste pris des murs. La seule qui a pu faire exception, c’est Shay qui empruntait certains de leurs codes. Mais largement mêlés à des repères plus francophones. 


Non, ce que Shay nous a appris, là où elle a ouvert la voix, c’est qu'elle a habitué l’oreille du public à une meuf qui flex, une meuf qui peut être méchante, cruelle comme un rappeur. Quand 92I envoie le clip de Cruella (justement) et introduit Shay, c’est la fin du monopole des petites soeurs ou des coeurs brisés. Les couplets étaient lyricalement balourds (surtout que Booba avait sorti un 12 très solide en comparaison), mais dans le refrain et l'attitude tout était là. Et par la suite, elle a progressé. Une porte s’ouvrait. Mais elle puis Aya ont été bien seules à scorer dans ce registre. 


THEODORA, LES ANTILLES ET LA GEN Z


Puis, Theodora est arrivée. Je ne vais pas vous réexpliquer le phénomène, je m’arrêterai à un constat simple: c’est le moment où les meufs de la gen Z (avec une touche alt et urbaine au sens littéral du terme) ont pris le contrôle. Theodora n’a pas marqué l’arrivée d’une ère musicale, elle a été à mon sens la traduction d’une évolution sociétale simple: chaque nouvelle génération bruyante remplace celle qui vieillit. 


Et avec cela est venu un rapport différent à tout. À la musique en premier lieu, à la politique, à la manière de s’exprimer, au fait d’assumer son corps et ses tenues, à son extraversion, à sa sexualité et à son rapport aux hommes. Theodora a éduqué, dès son premier hit, le public à écouter une femme dire qu’elle est bisexuelle, qu’elle adore avoir de grosses fesses et qu’elle fume du shit. Jusqu’à sortir un autre hit, Miss Kitoko, où elle parle d’ordonner à un mec (consentent) de se mettre un doigt dans le cul en le traitant de salope. Je fais exprès de le dire de manière trash, parce que je trouve ça marrant d’abord, et parce que ça illustre le décalage de discours avec le passé. 


Et je ne saurais dire qui de l’oeuf ou de la poule est venu en premier. Mais une nouvelle génération a envie (ou n’est pas dérangé à l’idée) d’entendre des meufs aussi à l’aise, et un large public s’est habitué à entendre des meufs aussi à l’aise. Les deux se sont nourris, Theodora étant donc pour moi à la fois une conséquence et une cause, un produit (soit la résultante d’un processus sociétal, pas au sens marketing du terme) et un amplificateur. Elle, ainsi bien sûr que de nombreuses artistes ou influenceuses du monde entier, la génération Z ayant plus accès à la richesse du reste du monde que les précédentes. 


Ma théorie sur la fin de décennie qui arrive, c’est que Theodora sera de loin l’artiste la plus influente de la décennie, dans les styles musicaux que l’on écoute. Pour la démarche artistique déjà, une certaine exigence et ouverture poussée jusqu’en haut des charts. Qui est à mon sens en train de créer un sous-genre (j’en ferai un autre post, pour l’instant je me contente d’en débattre de longs appels durant avec Le Chroniqueur Sale). Un sens de la prise de risque, un rapport aventureux à la création. Qui influence tant des femmes que des hommes. Mais sûrement grâce à elle (ou alors je parle pour rien depuis des paragraphes), le public est prêt à se faire assaillir de jeunes meufs stylées qui parlent cash avec malice, parfois mal, et qui vont connaître des succès à la fois fulgurants et durables. 


Il y a également un aspect très important que je me dois d’évoquer, sinon mon propos serait incomplet et injuste sur les questions du succès et des influences: les artistes des DROM-COM (principalement des Antilles). Et j’en profite pour remercier Margerie qui m’a aidé à enrichir mon propos dans ce paragraphe. Ces dernières années ont également été celles d’une montée en puissance de sous-genres musicaux spécifiquement antillais, le shatta et le bouyon notamment. Meryl vient de remplir 2 Bercy spectaculaires, Miimii KDS est le phénomène féminin de 2026, Maureen ou les HollyG ont vécu un gros run en début de décennie, Shannon ou Bamby sont aussi des stars. Dans les années 2010, il y avait eu des précurseuses localement, comme les Yellow Gaza. Et elles ont peu à peu, par leurs codes, habitué le public rap à entendre des femmes décomplexées, qui innovent, prennent de la place et permettent de remplir des festivals. D’ailleurs, musicalement (et ça avait fait débat à l’époque), c’est sur du  bouyon que Theodora perce. Et dans les personnages, le corps et la sexualité sont mis à avant (là encore, Theodora rappelle parfois l’esthétique gaza), même les corps qui ne sont pas normés. Parce qu’elles ont elles aussi des codes rap, qui se mêlent à des codes spécifiques aux Antilles et notamment à une autre matrice, celle du dancehall. Des codes qui eux-mêmes viennent beaucoup de la Jamaïque, mais aussi du rap américain, dont les influences ont sûrement été mieux digéreés que chez les artistes métropolitaines. 


LE RAP SE RÉINVENTE


Okay maintenant, pourquoi tout ça est intéressant, au-delà de l’importance de Théodora et des artistes extra-marines? Parce que je pense qu’elles sont un peu le futur du rap. C’est à dire que le renouvellement du rap doit passer par elles. Mais pourquoi je parle de rap? (D)Juno ne rappe pas, Teyma non plus. Non, mais le rap est aujourd’hui la nouvelle norme, la nouvelle matrice et le rap se mêle à tout. Musicalement, mais aussi dans ses codes. On peut écrire comme un rappeur sans rapper. La punchline est même devenue un mot utilisé en politique. Chacun a ses préférences, mais je pense que l’opinion suivante est plutôt partagée: la prestance et le sens de l’ironie font les bons rappeurs. Désolé hein, mais un rappeur qui manque de charisme ou de causticité bien formulée me fait chier. Je n’écoute pas certains bons rappeurs, que je respecte cependant, parce que leur voix ou leur timidité m’emmerde. Le rappeur, normalement, c’est la personne qui crée le silence autour d’elle quand elle commence à parler dans la vie. Pas une personne invisible. C’est froid et il y a des exceptions, mais dans l’idée générale je sais que j’ai raison. J’ai trop écouté Jay-Z, Lil Wayne, Future ou Booba pour ne pas être sûr de mon fait. 


Eh bien, cette idée-là, je trouve que toutes les femmes que j’ai cité dans l’introduction l’ont reprise. Supremnova a percé avec Cheche le lait, Ruthee avec Zoblazo, Darlingchouchou avec Abeille, (D)Juno avec BB Bringue, Teyma avec Négatif. Presque tout y est rap dans l'écriture et ce qu'elles dégagent: elles se vantent, dégagent de la prestance, parlent de sexe d’un point de vue contrôlant ou désireux. C’est rap. Sauf que, avec elles c’est différent. 


Je pense que l’on est arrivé au bout d’un cycle dans l’écriture rap. Les rappeurs ont tellement parlé d’argent et de femmes, le tout en raccourcissant et appauvrissant leurs textes au fil du temps, qu’on atteint peut-être un trop-plein. Et c’est culotté de ma part de dire ça, en fanatique de trap que je suis. Mais en 2026, il y a des albums que je coupe parce que le mec sûrement médiocre séducteur, qui est en train de me parle de meufs qui ne le convoitent pas et de billets qu’il n’a pas, ne sait même plus faire correctement semblant que c’est vrai. On n’a pas entendu toutes les bonnes phases sur ces sujets, mais le point de vue caricatural sur les femmes tourne en rond et, surtout, les réserves de bonnes phases s’épuisent. Alors, pour tous ceux qui ne sont pas dotés d’une plume, d’une musicalité ou d’un charisme de premier plan, ça devient de plus en plus compliqué de ne pas ennuyer. Hamza en 2015, on avait envie de le croire parce qu’il faisait trop bien semblant musicalement. Le petit cousin musical de son petit cousin musical qui perce mollement sur la base d’une trend TikTok qu’il passera sa vie à essayer de recréer, il est emmerdant. 


Et je vais prendre mon propre cas pour évoquer ce tournant. Les rappeuses qu’on nous a vendu ces dernières années (je parle dans le registre majoritaire en matière d'écriture donc là encore hors rap conscient): sachez que je n’en ai régulièrement écouté presqu’aucune avant la vague que j'évoque en intro. J’aime bien Lala &ce évidemment depuis l'époque 667, Angie, Kay the Prodigy, Leys et Doria par intermittence, Eve La Marka dans Nouvelle École, Akissi sur quelques titres, et Asinine dans un registre beaucoup plus introspectif. Et des chanteuses rnb, aux codes rnb, donc je les exclus de mon scope. Mais le reste (et j’ai peut-être raté des choses intéressantes), je me suis contenté de la surface sans être stimulé. Parce qu’il leur manquait toujours un truc pour moi, et ça me fatiguait parce que je me sentais juste misogyne à dire que je ne calculais pas elle ou elle. Je me suis questionné longtemps sur cette potentielle misogynie. Mais bon, j'allais pas me forcer pour jouer au profem non plus, j'aime pas l'hypocrisie. Puis en 2026, j’ai commencé à faire tourner plus de liens Spotify de rookies femmes qu’hommes autour de moi. Je n’avais qu’envie de les partager. Et plus je les écoutais, plus les rappeurs médiocres m’emmerdaient. Alors j’ai préféré me faire 10 écoutes de Tango Seule ou passer l’été à faire tourner les gros 3 titres de Supremnova. De là, je me suis posé plein de questions sur ce changement brusque. Je me dois de faire ma propre analyse, ça reste un homme l'auditeur et un homme qui écrit ce texte. En conséquence, j’ai des biais d’homme dans ma perception, je le sais. J’aime bien les femmes très affirmées dans ma vie privée, donc leurs phases amusent forcément ce Vinzy-là et ça rentre un peu en compte j'imagine. Mais malgré tout, comme auditeur, je me rendais et rends compte que je suis avant tout porté par la même énergie qui fait que j’écoute les rappeurs que j’aime. Il n'y aucun paternalisme, aucune "allez les meufs, oh c'est bien je streame une meuf là". La même énergie, c’est à dire: de la musique que je replay car elle me donne envie de marcher sur le chemin de la salle de sport plein d’entrain et de respecter l'autrice-interprète. Pas par désir pour elles (ce qui est de toutes façons une séparation cruciale quand on bosse dans l’industrie) mais par ce boost de confiance en soi et en la vie qu’offre l’assurance des bons artistes que l’on écoute. La personne que je suis en train d’écouter me dit avec charisme et des flows stylés des phases très piquantes et marrantes sur ses sapes, son argent, son ego ou sa vie amoureuse ou sexuelle. Tout simplement. 


Et tout cela, elles ne le font pas en singeant les américaines. Non, elles sont francophones. Elles ont des codes spécifiques à ici. Un argot, des références, un sens français de l’écriture. Si j’étais une meuf parisienne de 20 ans, j’adorerais (D)Juno, Darlingchouchou ou Maylie parce que je me dirais qu’elles rappent ma vie ou la vie à laquelle j’aspire. C’est une manière de flex qui n’existait pas réellement: du rap de pestes (c'est d'ailleurs l'alias de Darlingchouchou, "DC bizzy la peste"). Du rap de jeunes baddies oui, mais au sens francophone et années 2020 du terme, qu’il soit parisien, marseillais, lausannais ou d’ailleurs. Ce n’est pas la mentalité des strip-teaseuses, c’est autre chose, c’est cohérent avec l’évolution de l’attitude des meufs qui en imposent dans la vie en France en 2026. Même si je mets une limite à ce paragraphe: les femmes ne sont pas obligées de rapper ainsi, ce serait les enfermer, et il y a d’autres approches du rap que ce « rap de pestes » (que l’on peut retrouver chez Asfar Shamsi ou Surprise par exemple). J’attire simplement l’attention sur le caractère original de ce style d’écriture et de DA, qui a à la fois effacé les défauts du rap qui copiait-collait les américaines et qui a un potentiel culturel puissant (c'est comme chez les hommes: factuellement on marche plus en parlant de bouteilles en boite que de la situation de pays en guerres, qu'on le regrette ou pas). 


Et donc, toutes les femmes que j’ai cité dans ce papier, elles sont je pense l’arbre qui cache la forêt. C’est à dire que toutes les générations qui arrivent suivront celle-ci, que ce sera donc toujours plus normal une meuf qui écrit comme Teyma ou qui pose comme (D)Juno. De mes souvenirs, c’est entre 13 et 16 ans que mes potes se sont tous mis à rapper. Un âge où l’on commencer à  accéder à la musique nichée par soi-même, mais crescendo: c’est surtout le mainstream qui prédomine dans les influences. Le mainstream où se trouvent Theodora, Meryl et Miimii KDS, le quasi mainstream de Tiktok où se trouve Supremnova. Il y aura des réussites, des flops, tout ce qu’on veut. Mais celle qui a ouvert la voix a tellement explosé le plafond de verre, Supremnova semblant prête à parcourir un chemin potentiellement similaire, que la nouvelle place des femmes qui parlent cash va grossir et sera compliquée à remettre en cause. De là, je ne serais pas choqué en 2030 s’il y a au moins 3 femmes dans le top 10 Spotify (contre 0 le jour où j’écris ce papier). Ce qui, par ailleurs, peut créer des remous chez les rappeurs, je suis curieux de voir les débats qui apparaitront durant les années à venir. Même si les rappeurs respectent la puissance plus que tout, ils finiront donc par s'y plier (ou par encourager le mouvements, comme La Fève avant l'été avec son remix de Finis-les). À voir maintenant à quelles évolutions cela donnera lieu chez eux.  


Bref, j’ai donc à la fois envie de féliciter ces femmes et les gens qui les accompagnent pour leur travail, de me réjouir de ce coup de pied au cul d’un genre musical qui a profondément galéré à se renouveler entre 2022 et 2025, et de continuer d’entendre du rap de pestes, de femmes qui décident un coup de maltraiter les hommes un coup d’être folle dingues de leur plan cul préféré, de femmes qui au-delà de ça vont de plus en plus s’acheter des gamos et rapper sur leurs gamos, des femmes qui n’auront aucune crainte d’exprimer leur faiblesse avant d’enchaîner par un morceau d’une froideur désarmante. De meufs qui racontent tout ce qu’elles veulent tout simplement, comme un rappeur, et qui gagnent de l'argent grâce à ça. La suite du rap ne passera évidemment pas que par elles, mais il faudra compter sur leur présence.  

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