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  • VINZY

SAUCES ET DÉPOSSESSION


C’est l’énième reproduction d’un schéma typique, qui m’a donné envie de me poser pour de bon sur ce sujet. Ce sujet sur lequel je suis très mélangé, ce sujet un peu compliqué, cette sorte de plaie qui ne se referme jamais et se réveille à l’occasion. Laissez-moi vous expliquer le contexte. 


Une jeune femme, photographe amateure de mémoire, se proclamant fan de rap, écrit un tweet maladroitement formulé. Dans lequel elle se demande grosso modo si ce ne serait pas un rappeur très identifié "new wave" qui aurait amené une mode dans le rap français existant depuis des lustres. Évidemment: tollé. Manque de respect pour l’histoire du rap français, utilisation d'un artiste à qui colle cette image de « rappeur préféré des nouveaux auditeurs », émettrice de l’opinion qui a en apparence le type des nouveaux auditeurs bobos, bref. Toutes les cases étaient cochées. 


J’ai vu tout ça se passer, et j’étais dérangé, j’avais du mal à me positionner. Parce qu’elle était tout sauf agressive dans ses premières réponses, que j’ai même brièvement échangé avec elle. Parce que c’est une femme, jeune. Bref, j’étais perdu entre le fait de me dire « Bon la sauce est méritée » et « Non mais y a sauce et sauce, calmez-vous, la pauvre ». Jusqu’à lire qu’elle a reçu des menaces de mort, chose qui m’a fait me sentir être du côté des cons dans cette histoire. Mais j’avais beau me dire « Je suis du côté des cons », je ne pouvais pas m’empêcher de la trouver quand même méritée sur le principe, cette sauce.


Et me voilà donc en train de rédiger ces lignes. Qui ne visent pas à parler d’elle, elle a déjà assez été le sujet d’une grande attention comme ça et je lui souhaite de ne pas rester marquée par cet épisode. Mais de parler de ce phénomène récurrent. Celui des clashs entre les « nouveaux auditeurs » contre les fans historiques de rap français, qui génèrent très souvent des échanges remplis d’invectives sur Twitter. 


Si on caricature les choses en deux camps, il est évident que je suis beaucoup plus proche dans ces histoires des agressifs que des victimes de ces agressions. Ces tweets, je les vois apparaitre parce qu’ils sont cités en masse dans ma TL. Donc je vais commencer par faire des reproches à celles et ceux qui ont un profil d’auditeur proche du mien. Reproches que je m’adresse souvent, quand je rentre dans ces mécaniques de citation en masse, même si j’essaie de ne plus le faire du tout. Notamment parce que j’ai pas mal d'abonné(e)s, et que ma citation à moi peut avoir des conséquences plus nuisibles que celles venant d’autres comptes. À part face à des gens qui sont volontairement dans une provocation quasi-insultante, on ne devrait pas dépasser certaines limites. Quand cent personnes ont déjà cité le tweet, on ne doit pas se dire « Je rajoute une pièce dans la machine ». Quand la personne que l’on cite est plus maladroite que volontairement irrespectueuse, on doit le prendre en compte dans le ton de la réponse. Certes il y a une frustration légitime que l’on ressent tou(te)s et qui mérite des exutoires, mais qu’est-ce que ça nous apporte de participer à un harcèlement parfois réellement massif? Je suis le premier à adorer ressortir le tweet de Tyler à ce sujet. Mais si je suis honnête avec moi-même, je dois reconnaitre que j’ai toujours pensé qu’il avait un peu tort. En tout cas, à titre purement personnel, j’essaie de devenir un humain qui ne tire aucun plaisir à humilier autrui quand cette personne ne se voulait pas provocatrice (tout du moins hors du champ politique). Et dans tous les cas, on ne doit jamais menacer de mort ou insulter les parents de quelqu’un dans ce contexte, bande de cons. 


Surtout que cet effet de masse vous/nous fait parfois bully des gens pour des conneries. J’ai souvenir d’un tweet qui disait qu’on ne peut pas se prétendre connaisseur de musique si on n’écoute que du rap. La meuf s’était prise un tollé. Mais elle avait raison. Et dans les invectives qu’elle a subi, il y avait parfois des connotations sexistes. Ce qui me permet de parler d’un dernier point important: celui de la misogynie, intériorisée ou pas. J’ai émis exactement la même opinion que cette femme, j’en ai même fait un post de blog. Alors certes je suis plus vieux, j’ai la chance que beaucoup me reconnaissent une certaine légitimité. Malgré tout, absolument personne ne m’a insulté, ce qui n’aurait pas été le cas je pense si j’avais été une femme. J’en veux pour preuve les torrents de mépris qu’a pu recevoir Narjès Bahhar à certaines occasions. Narjès Bahhar qui est l’une des références ultimes, à mon sens, quand il s’agit de parler de rap en France. Cette mysoginie, elle est parfois assumée. Mais parfois non, parce que les mecs de gauche on est forts pour dénoncer la misogynie des autres mais ne pas assez regarder la notre, notamment lorsqu’elle est inconsciente.


Ceci étant dit, j'en viens au coeur du sujet. L’excès dans ces réactions sert parfois aussi d’excuse facile au « camp d’en face ». « De toutes façons, Twitter c’est un réseau de fous, d’aigris », ainsi de suite. Ce qui permet d’éviter la remise en cause. Et autant je suis d’accord pour dire que Twitter est un réseau qui est trop rapidement dans l’exagération, dans la brutalité, que moi-même il me fatigue de plus en plus. Autant on ne peut pas s’en tirer aussi facilement. Il n’y a pas les méchant(e)s aigri(e)s abuseur(se)s, contre les raisonnables gentil(le)s auditeur(trice)s, graphistes, photographes, journalistes de la nouvelle génération passionné(e)s.


Parce que dans ces opinions émises par les « nouveaux auditeurs » de rap, il y a des peurs, très légitimes, qui expliquent aussi la violence des réactions. D’abord, il y a la peur que la transmission ne marche pas. C’est à dire qu’il y a eu des arrivages tellement massifs de nouveaux auditeur(rice)s dans le rap, qu’ils/elles ont pu former des groupes imperméables aux autres générations d’auditeur(rice)s, qui se sont convaincu(e)s entre eux qu’il n’y a pas grand intérêt à savoir ce qu’il s’est passé avant. Et cette idée de nouvel âge d’or depuis 2015 en a conforté beaucoup dans l’idée que de toutes façons, ils/elles écoutent du rap français à la période où il est le plus intéressant. Ce qui donne comme résultat des analyses limitées à une temporalité courte du rap français, qui sont présentées comme des analyses pouvant s’appliquer à toute l’histoire du rap français. C’est le cas du tweet (qui là encore était plus maladroit qu’autre chose) qui m’amène à écrire ce post. Alors forcément, quand on écoute du rap comme un(e) passionné(e) depuis une époque où ça n’était pas à la mode, qu’il s’agisse de 1996, de 2002, de 2007 ou de 2012 (même si le premier vrai tournant a été celui de 2010/2011), c’est très énervant, très irrespectueux. Vous imaginez une fan de blues négliger l’existence de John Lee Hooker, un fan de rnb l’existence de Marvin Gaye, un fan de rock l’existence des Doors? Ce qui énerve donc, ce n’est pas que des nouveaux auditeurs soient des nouveaux auditeurs. Non, puisqu’on l’a tous été. Ce qui énerve, c’est que les nouveaux auditeurs négligent - consciemment ou pas- ce qui a existé avant qu’ils/elles n’écoutent cette musique.


Mais cette peur que l’avant soit oublié n’est pas la principale. Il y a une autre énorme peur, qui en fait est liée à la précédente, c’est celle de la dépossession. Déjà, ce que j’expliquais là, cela relève de cette peur de la dépossession. Mais ce qu’on appelle dépossession, ce n’est pas qu’une question d’art: c’est une question sociale. Je ne vais pas vous rabâcher l’explication: le rap est devenu mainstream, il est désormais écouté par la majorité des lycéens de France. Et dans les milieux bobos sensibles à l’art notamment. Les gens que l’on retrouvera plus tard comme le public majoritaire en école de graphisme, de journalisme, en fac de lettres, d’histoire. Des gens comme moi d’ailleurs, et peut-être que je serais devenu un mec comme eux si mon éducation m’avait mené à ne pas côtoyer des personnes de tous milieux dès l’enfance. Je serais donc mal placé pour dire que ce public-là doit se faire discret dans le rap. Non. Simplement, je vais répéter un mot que je répète souvent: nous sommes des invité(e)s dans cette culture. Des invité(e)s. Le rap français, c’est une musique de HLMs qui a toujours invité les gens des pavillons. Ainsi qu’une musique d’enfants et petits-enfants d’immigré(e)s qui invitent les autres. Une musique liée globalement à une culture. Populaire, liée à la vie dans les ZUPs et à diverses diasporas. Mais nous les gens des pavillons (ou des appartements de centre-ville), nous ne devons jamais oublier que nous sommes invités. On a le droit de manger, de venir dormir, de se balader. Mais on n’est pas sensés rentrer avec les restes du buffet, les ustensiles ou la cuisine entière. 


Or, quand des fans de rap voient tou(te)s ces invité(e)s prendre la confiance avec cette culture, ils/elles s’énervent. Qu’ils ou elles aient grandi dans un quartier ou qu’ils/elles soient des invités ayant appris à respecter les bases. Ce qui était plus simple avant, parce qu’on le rappelait plus et parce que les invité(e)s étaient moins massifs. Parce que certes, il y a tout ce public d’extrême-droite, dont j’ai parlé ici et sur qui Akashi a sorti une super vidéo sur Raplume. Mais il y a également ce public éveillé politiquement, globalement de gauche, qui croit respecter le rap. Sauf que, lorsque vous limitez le rap français à ce qu’il s’est fait ces dernières années, et particulièrement à un rap dont les codes vous sont plus familiers, eh bien vous dépossédez toute une partie de la population qui est passionnée de rap parce que cette musique fait socialement sens pour eux. 


Puisque vous avez une arme redoutable: la capacité à très bien s’exprimer à l’écrit, à l’oral aussi. Évidemment que des enfants de profs du secondaire ou d’architectes savent très bien développer leurs idées, et prennent donc un certain lead dans la critique de la culture rap. Et donc, se sentant légitimes dans leurs opinions parce qu’ils/elles les expriment de la bonne manière, ils/elles se sentent profondément légitimes à être celles et ceux qui vont parler de rap, décider de ce qu’est le rap, de ce que doit être le rap. Et Twitter en est une excellente illustration: quand on débat à longueur de journées entre personnes qui savent rédiger de belles dissertations de dix pages dans d’autres contextes, tou(te)s avec des goûts similaires, forcément c’est dur de se remettre en question. Encore plus quand on est soi-même bloggueur, photographe, graphiste, réalisateur(ice), que l’on espère apporter sa touche à ce grand ensemble du rap français. Et c’est encore plus dur de se remettre en question, quand on se retrouve à intégrer des medias, où l’on est entouré(e)s de gens comme nous. Avec lesquels on va se mettre d’accord sur des opinions tranchées, qui nous paraissent évidentes. Mais à la fin, la confrontation devient brutale avec les gens qui ont peur que vous les dépossédiez, et qui vont se contenter de répondre à votre bel argumentaire de défense par: « Allez vous faire enculer les nouveaux auditeurs, on a perdu le rap n’est plus à nous ». Qui, aussi fou que cela puisse vous paraître, ont raison de s’emporter comme ça. 


Et à la fin des fins, je préférerais toujours parler de rap avec un passionné grossier de 47 ans qui n’a jamais vraiment parlé de rap sur internet, mais qui a poncé La Rumeur, Lunatic ou Rohff et qui a assuré leurs premières parties dans des MJCs, qu’avec un nouvel auditeur parisien qui a appris les bons éléments de langage pour parler avec un air érudit de mix, de replay value et de prise de risque artistique. Parce que je sais que ce premier connait mieux le rap que le second, que ce premier est plus intéressant dans le fond de son propos que le second, que ce premier a plus vécu le rap que ce second et que le rap est plus fait pour ce premier que pour ce second. 


Ce processus-là de dépossession, il a été observé aux États-Unis, dans le rock, dans le jazz, dans la techno, j’en passe. Certains genres ont fini par intégrer les plus grands racistes. D’autres comme le jazz ont été accaparés par des publics plutôt de gauche. Mais dans tous les cas, qu’importe la forme, la dépossession a été un phénomène palpable, comme il l’est aujourd’hui dans le rap français. 


Puis il y a dernier détail, plus frustrant peut-être, dans tout ça. Un détail qui donne envie de s’arracher les cheveux et qui illustre à quel point ces logiques sont pernicieuses. C’est le fait que: vous écoutez des rappeurs qui vous disent « Respectez cette culture! Vous m’adorez, mais sans cette culture vous n’auriez rien à adorer de moi! » Quand Dinos invite Ali, quand La Fève connecte avec Zaytoven, quand SCH rend hommage au Rat Luciano aux Flammes, quand Despo et Alpha 5.20 sont invités à poser des couplets sur LMF, que disent-ils? Que disent-ils, ces rappeurs que Twitter adore, que les nouveaux auditeurs adorent? Ils disent « Vous me respectez? Alors faites-moi confiance: je vous dis que vous devez respecter cette personne, parce que sans elle et son influence, je ne serais pas le même passionné, pas le même rappeur ». Et malgré tout, un pan de leur public s’en fiche clairement. C’est les limites de la musique quand elle devient un objet de consommation extraite de son contexte historique et créatif. Quand on choisit d’adorer Dinos pour son écriture, mais pas pour les raisons qui font qu’il écrit comme ça. Alors, peut-être que demain le nouvel auditeur qui subira une nouvelle sauce ne fait pas partie de ces pans-là du public. Mais il paye pour les autres, il paye parce que la peur de la dépossession ne laisse pas le temps de s’attarder sur les nuances, sur le fait que « Ah oui mais attention, lui c’est un bon, en 2021 il a pris une heure pour écouter un album d’Ärsenik et regarder une vidéo sur Lino ». 


À la fin, mon message c’est qu’idéalement, j’aimerais ne pas avoir à parler de camps. J’aimerais pouvoir parler d’un public rap qui est d’accord sur deux trois bases et qui vit sa passion dans le respect de celles-ci. Malheureusement, « l’espoir c’est la sécurité » comme disait mon chouchou ADVM (que je ne t’autoriserai jamais personne à qualifier avec suffisance de nouvel auditeur), mais l’espoir c’est aussi parfois le déni. Donc oui, surveillons nos mots face aux propos réellement choquants des nouveaux auditeurs. Et pour certain(e)s: vraiment dosez, vous abusez de fou. Cependant vous qui subissez ce genre d’attaques, je ne vous demande pas de pardonner la méchanceté, mais de prendre du recul et de réaliser que quand on parle de rap en public, on ne peut pas dire tout et n’importe quoi. Quand bien même cette opinion aurait été validée par chacun de vos potes, pendant que buviez un verre près du métro Voltaire la veille. 

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